23 N°IV 2024 MuseoMag hygiène, etc). Même si certaines ont profité des moyens de communication virtuels pour continuer à travailler, moi, je n’ai pas pu car je suis tombée gravement malade. J’ai donc vécu cette phase de manière plus épidermique encore, avec de sur- croît la conscience de reproduire le schéma de vie de ma mère sous la dictature, mais aussi de vivre recluse dans un corps de femme malade, avec toutes les interrogations intimes que cela soulève. Rétrospectivement, je peux affirmer que tout cela a déclenché en moi une introspection telle que je me suis mise à penser à un programme qui corres- pondrait en fait à mon propre temps chronologique. Comme mes invité.e.s, je suis moi aussi une enfant de l’aube (j’avais à peine 3 ans quand la Révolution a éclaté). Parliez-vous en famille de ce temps de guerre vécu par votre père? Contrairement à nombre de familles au sein des- quelles la guerre coloniale est taboue, où règne un mutisme absolu sur ce passé, j’ai évolué dans un foyer où ces traces peuplaient notre quotidien. Mon père adressait par exemple des photos de lui en Angola à ma mère, souvent en tenue militaire, en groupe avec des camarades de caserne ou parmi les autochtones. Et ma mère lui envoyait des photos de leurs deux enfants. Ces images se trouvent dans nos albums de famille, tout comme les nombreux aérogrammes que ma mère recevait de lui. Vous dites que les mémoires parcourues avec vos invité.e.s correspondent à votre propre temps chronologique. Diriez-vous que cette émission a eu un effet thérapeutique sur vous? D’une certaine manière, oui. Quand on revisite son propre passé, cela a toujours quelque chose de réflexif, cela nous permet de comprendre certaines choses, de les relire à la lumière de l’expérience col- lective. Il y a deux ou trois générations en arrière, le Portugal était essentiellement un pays pauvre, rural et analphabète: cela revient de manière récurrente dans les témoignages recueillis («je suis la première personne de ma famille à faire des études», «ma grand-mère analphabète», «mes grandes vacances passées au village»), et je me retrouve dans ces observations. Vous avez passé toute votre jeunesse dans une des régions les plus reculées du Portugal: Trás-Os-Montes. Une terre natale qu’aujourd’hui vous semblez convoquer avec récurrence – par nostalgie? J’ai toujours été très orgueilleuse de ma terre natale et y suis très attachée, même si entre-temps j’ai vécu plus d’années à Lisbonne, où je me suis établie en 1999, que n’importe où ailleurs. Mes parents vivent toujours là-bas et ma famille, j’ai donc de la région une connnaissance très concrète. Si j’évoque souvent Trás-Os-Montes, cela tient tout simplement au fait qu’aujourd’hui, je me retrouve plus dans la position de l’interviewée que de l’intervieweuse et par conséquent, ma terre natale est souvent citée car elle fait partie de mon récit biographique. Vous êtes l’autrice du programme Os filhos da madrugada: quels critères vous ont tenu à cœur dans la sélection des candidat.e.s de l’émission? Être né.e après le 25 avril, comme l’indique le titre du programme, jouer un certain rôle social ou jouir d’une reconnaissance publique, être issu.e de diverses catégories socio-professionnelles, représenter la diversité des décennies de ce demi- siècle de démocratie (l’entrée du Portugal dans la CEE en 1986 marque une césure très nette dans les choix de vie qui se présentent par la suite), donner la parole à des personnes de bords idéologiques et de régions géographiques diverses, interviewer de manière croisée des personnes de générations différentes (mère/père-fille/fils), et enfin, respecter la parité entre hommes et femmes, car je suis féministe. Quand avez-vous développé votre conscience féministe? Je dirais à l’adolescence, lorsque je me suis aper- çue de la différence de traitement entre hommes et femmes, comment celles-ci étaient bannies de l’espace public, de la rue. J’ai donc commencé à relever les inégalités de traitement, et la lecture d’une revue intitulée Mulheres, co-dirigée par Maria Teresa Horta et Maria Isabel Barreno, a eu un impact très fort sur cette prise de conscience féministe. Je me souviens avoir lu un article qui m’a durablement marquée et qui parlait des vacances telles que vé- cues par les hommes et les femmes. La conclusion était la suivante: finalement, les femmes en vacances continuent d’exécuter les mêmes tâches ménagères, soit faire à manger pour la famille, s’occuper des enfants, etc. Peut-être qu’en dehors du logement de vacances elles changeaient d’air, mais une fois de retour à la maison l’ordre des choses s’imposait à nouveau. Ma mère et toutes les femmes de sa géné- ration ont vécu cette réalité… Mais moi adolescente, qui n’avais pas encore lu les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir ni mesuré la dimension politique du livre fondateur Novas cartas ENTRETIEN